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Hommage à Jean Giraud MOEBIUS

Jean Giraud Moebius, Paris, janvier 2009. AFPFRANCK FIFE

À tout seigneur, tout honneur. Seigneur, Jean Giraud l’était à plus d’un titre, dans son œuvre comme dans la vie. L’homme portait bien, admirablement bien. Sa disparition, en mars 2012, laisse un vide béant. Nous inaugurons cette chronique, en toute logique, par un hommage à Jean Giraud. Je me souviens avoir fait sa connaissance en novembre 2006 sur un plateau TV ; celui de Ce soir ou jamais, qui était alors diffusée tous les soirs, en direct, sur France 3. Frédéric Taddéï nous avait réunis, Jean Giraud, Jan Kounen (cinéaste à qui l’on doit notamment, Blueberry, l’expérience secrète, d’après la célèbre BD de Jean Giraud), Marc Dachy (spécialiste du mouvement Dada, décédé le 8 octobre 2015) et moi, pour participer au débat central de l’émission, sur le thème : « Les nouveaux surréalistes. » Passons sur le débat, qui, en définitive me marqua moins que le fait de me retrouver face au plus grand dessinateur de sa génération et de débattre avec lui. Je garde en mémoire que Jean est de suite venu me voir à la fin de l’émission et que nous avons continué à parler un bon moment. Il se disait agréablement surpris « que l’on puisse encore inviter un poète, surréaliste de surcroît, à la télévision ». La peinture, la poésie, le surréalisme, le dessin, bien sûr, tout l’intéressait. Sarane Alexandrian, qu’il ne connaissait pas, et sur lequel je venais de publier un essai (Sarane Alexandrian ou le Grand défi de l’imaginaire, L’Âge d’Homme, 2006) l’intriguait beaucoup, notamment pour ses écrits sur l’ésotérisme. Nous nous sommes revus jusqu’en 2012. Son influence, en tant qu’artiste, avait un rayonnement international mais, me disait-il, en toute sincérité : « Tous les dessinateurs sont égaux. Je ne voudrais pas que l’on croie que je désire passer avant les autres. » Sa culture, qu’il n’étalait pas, était très étendue. L’homme était curieux et sans a priori aucun. Son écoute était étonnante. Je ne me souviens pas l’avoir vu, ne serait-ce qu’une seule fois, jouer de son statut. Ajoutons que Jean Giraud demeure l’unique exemple d’un dessinateur ayant fait « école » dans deux styles différents ; aventure qu’il m’expliqua ainsi : « J’ai voulu créer des passerelles entre deux mondes, afin d’éviter que l’un se vide aux dépens de l’autre, pour que les deux se nourrissent respectivement. » Il était un passeur de mondes et d’imaginaire, un explorateur sans pareil, qui tutoyait souvent le Merveilleux ; l’un des rares artistes de la bande dessinée à avoir su brancher cette dernière sur les forces de l’inconscient.

Le tournant décisif de sa carrière eut lieu en 1961, quand, après des études aux Arts Appliqués, il devint l’apprenti de Jijé (Joseph Gillain, de son vrai nom). Éclairé par le génie de ce dessinateur belge, Jean travailla alors sur le plus beau western européen de l’époque, Jerry Spring (créé par Jijé), avant de collaborer avec Jean-Claude Mézières, un ami qui l’accompagnera très longtemps, notamment dans Pilote ; l’hebdomadaire fondé par Goscinny, Uderzo et Jean-Michel Charlier. En 1963, ce dernier cherche un dessinateur pour un western à paraître dans Pilote, et propose à Jean Giraud d'en devenir l’illustrateur. Ainsi commencent les aventures du fameux « lieutenant Blueberry », dont la saga totalise vingt-huit albums ainsi que deux séries dérivées (quinze volumes) : Marshall Blueberry et La Jeunesse de Blueberry. Blueberry s’est très vite écarté des sentiers de la tradition du genre.

Les années 1960 sont principalement celles du lieutenant, de plus en plus rebelle, qui traverse plusieurs guerres indiennes, cherche de l'or dans une mesa perdue et contribue à la construction du chemin de fer, avant d'être envoyé au Mexique pour des missions forcément périlleuses. Ce cycle, qui commence avec Chihuahua Pearl, en 1973, s'achève avec Le Bout de la piste, en 1986. Ces dix albums constituent, avec le diptyque La Mine de l'Allemand perdu, Le Spectre aux balles d'or (1972), le sommet de la série. L'art de Jean Giraud, dans Blueberry, est remarquable : expressivité des personnages, somptueux sens de l'espace (les scènes de rues, de foules ou de grands espaces, en perspective aérienne, montrent un talent rare pour décrire les vues d'ensemble), art du mouvement, variations dans la mise en page au service de la narration. Antihéros, Blueberry accompagne le mouvement d’un cinéma de western, qui déconstruit le mythe hollywoodien, de Sam Peckinpah à Sergio Leone. Du western, il passe à un autre genre : la science-fiction.

Pour l’aborder, Jean s’invente, en 1963, un deuxième nom : Moebius, (pseudonyme inspiré du ruban de Möbius, inventé par le mathématicien allemand August Ferdinand Möbius), symbolisant l’infini. Infini : tel est le monde de Moebius. Ce pseudonyme est utilisé pour la première fois dans une bande dessinée intitulée L’Homme du XXIe siècle, publiée, en mai 1963, dans le numéro 28 d’Hara-Kiri ; où il paraîtra une dizaine de fois, jusqu’au numéro 40, en 1964.

Par la suite, Jean Giraud n'utilise plus cette signature jusqu'en 1971 ; à l’exception d’illustrations de science-fiction. En désaccord avec la ligne éditoriale du journal Pilote, il claque la porte en 1973 et commence à illustrer des pages de L'Écho des savanes. Il fonde, en 1975, avec Jean-Pierre Dionnet, Philippe Druillet et Bernard Farkas, le magazine Métal Hurlant. Il peut ainsi créer et publier des bandes dessinées de science-fiction comme Arzach ou Le Garage hermétique, qui influenceront une génération entière d'artistes. Dans des bandes oniriques, souvent conçues sous acide, comme il me le dira, il révolutionne la bande dessinée, tant sur le plan graphique (couleurs directes dans Arzach, bandes éclatées, mondes imaginaires délirants, variabilité quasiment infinie du style de dessin au cours d'un même récit), que sur le plan narratif (critique du racisme et des « ratonnades » dans Cauchemar Blanc, délire improvisé dans Le Garage Hermétique, récit muet dans Arzach, etc.) Dans les pages de Métal Hurlant, Moebius fusionne pour le meilleur avec Alejandro Jodorowsky, dans la série L’Incal, une référence de la bande dessinée de l’imaginaire pur. Son trait réaliste (Blueberry) et précis ne bride pas sa créativité. Jean Giraud laisse toujours libre cours à ses visions les plus audacieuses. Ses créations font le tour du monde. La consécration commence à dépasser le seul cercle de ses pairs. Le cinéma le sollicite, comme dans Blade runner ou Tron, film au sein duquel il expérimente les premières images numériques pour le cinéma. Arzach, œuvre révolutionnaire pour l'époque, l’a fait connaître à l'étranger. Mœbius est alors contacté par des cinéastes français et américains pour participer à la pré-production de films de science fiction dans les années 1970. Une première collaboration se noue avec Alejandro Jodorowsky et Dan O'Bannon, qui l’engagent pour les assister dans la création d'un film inspiré de Dune, le célèbre roman de Frank Herbert. Mais le projet est voué à l'échec, faute de moyens.

Les années 1980 sont « l'âge classique de Moebius ». Il séjourne quelques années au sein d’une communauté dans une île tropicale, se met au végétalisme, puis à l’instinctothérapie et cela agit sur son dessin : Il consolide ses acquis et publie des œuvres moins exubérantes. C'est la période de L'Incal (avec Jodorowsky). Dans Blueberry également le trait se simplifie pour aboutir quasiment à la « ligne claire » de La Dernière Carte. L'Incal est une saga de science-fiction, en six volumes, parue entre 1980 et 1988. John Difool est un minable détective. Perdu et bien souvent hagard dans un futur lointain, il reçoit un cadeau bien singulier : l’Incal. Or, d’autres factions convoitent l’objet dont on dit qu’il recèle des pouvoirs extraordinaires. Et voici le détective aux prises avec des créatures issues des quatre coins de la planète. L'aventure hollywoodienne de Mœbius n'est pas achevée, car il est engagé, en 1977, par Ridley Scott, pour participer à la conception graphique d’Alien, le huitième passager.

Par la suite, Jean Giraud accepte d'autres collaborations pour le cinéma (dont Le Cinquième Élément, de Luc Besson, où il travaille en complicité avec Mézières). En 1988, Jean Giraud part vivre à Los Angeles et illustre une histoire du Surfer d'argent en collaboration avec Stan Lee, selon la méthode Marvel. Circonstance rare pour un auteur européen, cette contribution a influencé plusieurs auteurs de comics. Jean Giraud Moebius devient une valeur de l’Art contemporain, expose à la Fondation Cartier, le prix de ses dessins s’envolent.

Jean Giraud, l'arpenteur de mondes, né le 8 mai 1938, à Nogent-sur-Marne, est décédé le 10 mars 2012, à Paris, d'une embolie pulmonaire, consécutive à un lymphome, emportant avec lui sa grande dimension de visionnaire.

Christophe DAUPHIN

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